Partagez !
Share On Facebook

 

 yoga Bruxelles / gravures yoguis

 

Dans le receuil « Illustrations des cultures religieuses de tous les pays du monde »,

Bernard Picart se livre en 1723 à une débauche imaginative du plus haut comique.

Cette gravure-ci est assez modeste.

Le titre est « Deux yoguis qui se font des incisions »

 

 

 

Extraits réassemblé d’un texte d’André Padoux, à propos du livre de David Gordon White, « Sinister Yogi », publié dans les « Archives de sciences sociales des religions » [En ligne], 152 | octobre-décembre 2010, document 152-118, mis en ligne le 06 mai 2011. URL : http://assr.revues.org/22478.

  

 

Il s’agit d’une étude, notamment historique, non tant du Yoga, mais que de ce que ce terme a désigné au cours des temps, de la fin de l’époque védique (sur le Veda, suivre le lien…) à nos jours, travail d’où il apparaît que le Yoga tel qu’il a été systématisé dans les Yogasūtra (YS) de Patañjali (suivre le lien…)– ce que l’on nomme souvent «yoga classique» – non seulement ne correspond qu’à un des sens du mot sanskrit yoga, mais aussi, et surtout, ne représente qu’une des formes de l’ensemble de pratiques et de notions que ce mot a désigné depuis quelque deux mille ans.

Il s’agit, pour l’auteur du livre (David Gordon White), de montrer ce qu’en réalité ont été et ce que sont devenus (tels qu’on peut les voir encore aujourd’hui) ces yogis experts, savants, mais aussi guerriers, magiciens parfois inquiétants – «sinistres», donc –, dont l’image a marqué l’imaginaire en Inde comme ailleurs dans le monde.

Il s’attache à déconstruire deux idées généralement admises. D’une part, celle que la «position du lotus» (padmāsāna) est caractéristique du yoga, ce qui n’est pas du tout le cas; et, d’autre part, qu’une figure humaine de Mohenjo-Daro, qui semble être dans cette position, serait donc une sorte de «proto-yogi», ce qu’il n’y a pas lieu de penser.

 

 

Yoga Bruxelles / Mohenjo Daro / le yogi

 

 

Alors que le terme yoga signifie union ou jonction avec un objet ou une personne, il est généralement interprété depuis la Bhagavadgītā, texte du IIe-IVe siècle, et les Yogasūtra attribués à Patañjali (IVe-Ve siècles) comme désignant au contraire une disjonction (viyoga), une séparation d’avec le monde afin de se concentrer sur la divinité et d’atteindre le salut par une ascèse intérieure. Dans les textes sanskrits les plus anciens où le mot yoga apparaît, c’est toujours le premier sens qui lui est donné – sens et connotations qui vont en fait continuer d’être représentés dans les textes et dans les pratiques jusqu’à l’époque moderne.

 

Selon l’auteur, l’histoire du yoga a été dominée depuis environ un siècle par une interprétation biaisée de la réalité qui l’identifie abusivement à des pratiques somatopsychiques méditatives en négligeant le sens premier de la racine verbale YUJ qui est celle d’union, d’attelage, d’accouplement. Pour lui, il y a eu là une reconstruction historique abusive qui a non seulement donné aux YogaSūtra et à leur suite une place centrale que, malgré leur importance, ils ne méritent pas, mais qui a en outre a contribué à identifier yoga et samādhi en n’accordant pas la place qu’ils méritent aux passages des YogaSūtra qui ne traitent pas de samādhi mais notamment des pouvoirs surnaturels des yogis.

 

Les anciennes sources textuelles hindoues, bouddhiques ou jaines, … n’autorisent nullement l’assimilation faite par les historiens entre yoga et ascétisme, tapas, contrôle de la respiration, mortification ou méditation (dhyāna).

 

Le terme yoga désignait ou évoquait tout autre chose, notamment un guerrier qui, en mourant, montait vers le disque solaire – percer ce disque étant une prérogative essentielle de ce yogi. Le terme yoga, à traduire par «attelage» – sens qu’il a dans le Ṛgveda: on «attelle» le sacrifice pour le mettre en branle – n’évoquerait dès lors pas un contrôle intérieur tendant au salut par abandon du monde, mais au contraire une activité tournée vers l’extérieur, le sacrifiant étant «attelé» (yukta) au sacrifice en tant que maître de cet «attelage» qui le mènera vers une survie glorieuse au-delà du disque du soleil auquel il est relié par des rayons.

 

On peut même, dans le Ṛgveda, se trouver en contexte guerrier plutôt qu’ascétique. Cet aspect est particulièrement visible dans le Mahābhārata où le composé yogayukta se rencontre souvent lors de récits où des guerriers mourants se préparent à leur dernier voyage vers le monde des dieux. Le mot sanskrit yoga, qui se trouve quelque neuf cents fois dans le Mahābhārata, n’y désigne évidemment pas ce qui sera le yoga «classique». Outre le cas des guerriers, il y apparaît comme un mouvement vers l’extérieur du corps, pour pénétrer soit le disque du soleil, soit un autre corps, et nullement comme un effort intérieur.

 

L’image du guerrier mourant, attaché à son attelage ou prêt à s’y atteler pour monter jusqu’au plan suprême formerait le paradigme de base du plus ancien yoga qui «privilégiait la dynamique d’un mouvement vers l’extérieur et de conquête. Ce n’est que plus tard, dans la strate épique la plus récente et dans les Upaniṣads “classiques” (des IVe-Ve siècles) que le but de la pratique yogique sera transféré en un point caché au plus profond du corps et que les sept vents solaires se transformeront en souffles intérieurs». Cela d’ailleurs sans que l’image ancienne de l’attelage disparaisse, ni que les yogis des siècles suivants aient tous été des ascètes renonçants, entièrement coupés du monde.

 

Dès avant notre ère et au cours de ses premiers siècles, est apparue une nouvelle conception du yoga marquée par le développement de nouvelles techniques méditatives et l’usage du mantra OM, permettant au yogi d’atteindre, tout en restant en vie, des états supérieurs de conscience, l’ancienne conception dynamique du yoga, avec des trajets ascensionnels, ne subsistant plus que de façon marginale.Ce sera, vers les IIIe-IVe siècles, l’époque des YogaSūtra, où l’aspect somato-psychique et la visée sotériologique sont essentiels, où la doctrine du yoga s’associe à celle du Sāmḳhya, ainsi que l’époque de la Bhagavadgītā où l’action du yogi vise à l’union avec le dieu qui est objet de dévotion, de bhakti: le yoga, tel qu’on le connaît et le comprend généralement, commence là. Mais des éléments de l’ancien aspect du yoga ne disparaissent pas pour autant.

 

Le yoga et le sâmkhya sont deux aspects de la même doctrine, l’un, le sâmkhya, envisagé plutôt sous l’angle de la théorie, et l’autre plutôt sous l’angle de la pratique. Toutes les formes de yoga se fondent sur les bases conceptuelles fournies par le sâmkhya et les considèrent comme évidente (Ralph Stehly).

 

L’auteur rappelle la conception généralement indienne du fonctionnement des sens et notamment de celui de la perception visuelle, la vue directe (pratyakṣa) étant conçue comme le mode valable, partout admis, de la perception. Or cette perception a un caractère actif. Elle n’est pas simple réception. Elle se fait par un regard qui, tel un rai de lumière, va de l’œil à l’objet, puis retourne à son point de départ. On retrouve là le rôle important des rayons lumineux. Il note également le rôle de source de chaleur et de vie attribué au soleil en Asie du Sud, et notamment en Inde, et il cite à ce propos un passage du Yogavasiṣṭha où le cadavre d’un personnage est revitalisé par le soleil qui y réintroduit son «corps subtil» (sūkṣmaśarīra) par un rayon lumineux.

 

Il y cite également des cas de pénétration yogique dans le corps d’un autre tirés de la Maitrī Upaniṣad et du Mahābhārata, ainsi que des cas de compénétration (samāveśa) de corps qu’il considère comme fréquents dans les tantras (où le sens exact de samāveśa ne laisse toutefois pas de faire problème). Même le maître du Vedānta, Śaṅkarācārya, admettait l’existence du pouvoir yogique d’entrée dans un autre corps; la tradition affirmant qu’il l’aurait même lui-même utilisé… C’est notamment grâce à la puissance des rayons de leur regard que les yogis auraient possédé des pouvoirs de perception et d’action surnaturels

 

Dans un passage du chapitre 20 du Netratantra, texte śivaïte du VIIIe ou IXe siècle, est décrit une forme de «yoga subtil» propre aux Yoginīs mais utilisable aussi par des yogis qui ont atteint à l’Éternel et qui peuvent ainsi pénétrer le corps d’un autre, envelopper son âme avec la leur et le faire agir comme ils l’entendent. Dans un article datant de 1964, Gopinath Kaviraj, éminent maître śivaïte contemporain, affirme que la pénétration yogique dans un autre corps est parfaitement possible et qu’elle est toujours pratiquée: les vieilles croyances ont la vie dure.

 

En ce qui concerne les «Yogi gods», c’est-à-dire aux yogis en tant qu’ils s’identifient à la divinité ou au cosmos, il s’agit d’un vieux topos, dont on trouverait une première trace dans la Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad. Mais même sans le faire remonter jusqu’à une des plus anciennes upaniṣads, il est certain que la croyance à l’identité de nature de l’âme humaine et de la divinité et à la possible extension ou identification cosmique de l’être humain qui «sait» remonte très haut. Et celui qui sait cela, qui a la capacité de le dire, est un être exceptionnel, parfois désigné comme yogi. Les dieux eux-mêmes (et même le Buddha, dans un cas) se montrent parfois yogis, notamment par leur capacité à s’identifier au cosmos. Le dieu Śiva en particulier est souvent désigné comme le «Grand Yogi» (mahāyogi). Madeleine Biardeau, naguère (dans le remarquable petit volume, L’hindouisme. Anthropologie d’une civilisation, Paris, 1964), avait fort bien montré, en se référant à la Kaṭha Upaniṣad et à la notion de «grand ātman» (mahān ātmā) pour qui la perception s’étend à la totalité de l’être, comment le dieu hindou pouvait se comporter en yogi. Le yogi humain, quant à lui, s’il atteint la perfection, est «cosmisé», divinisé: on voit cela dans tous les tantras. C’est une conception qui s’est conservée, mutatis mutandis, jusqu’à nos jours.

 

L’auteur regarde ce qu’est devenu le yoga dans le monde actuel où, reprenant en somme la vision qu’en avait donnée Vivekananda et en incluant des éléments venus d’Europe, il est «réinventé» en étant adapté aux goûts et aux besoins (surtout matériels) de l’homme moderne, qu’il soit indien ou occidental. On est là, en fait, bien loin des yogis que des rayons lumineux unissaient au disque solaire, ou des «sinistres yogis», même si quelques yogis anomiques ou inquiétants se rencontrent encore en Inde. Ce livre nous montre donc l’apparition, la vie et la mort des «sinistres yogis». Ce faisant, il suit un peu l’évolution de notre monde.

 

Print This Post Print This Post Email This Post Email This Post

Autres cours au Dojo

Articles & Textes